5 mars 2016 Sattva Yoga Shala

LES LEÇON DE VIE DU YOGA

Considérer le yoga comme une gymnastique permettant d’acquérir souplesse et équilibre en enchaînant les postures, c’est totalement se méprendre. Car cette approche est une véritable voie de développement spirituel. Non-violence, méditation, persévérance… Une philosophie de la connaissance de soi et du vivre-ensemble qui peut transformer notre quotidien.

« Tu fais quoi, toi, comme yoga ? Ashtanga ? Moi je suis hatha. Et toi ? Moi je pratique l’Iyengar, et le Bikram, de temps en temps… » Banale conversation entre jeunes Parisiennes du XXIe siècle. Chacun cherche « son » yoga, « sa » pratique, dont le rythme, l’intensité et l’enchaînement des postures seraient les plus appropriés à sa personnalité, à son physique ou à son endurance…

Mais au fond, comme aiment à le répéter les gourous, « il n’y a qu’un yoga », un seul but visé par les diverses techniques : se libérer de la souffrance. Et, pour cela, se sentir en paix, en harmonie avec soi, son corps, son esprit, les autres, la nature, le monde, le fini, l’infini… Étymologiquement, yoga signifie « union, intégration » en sanskrit.

Le corps et l’esprit

Pourquoi, alors, s’échiner à vouloir mettre les jambes derrière le cou ou à faire la planche en tenant sur une main si la démarche de fond est spirituelle ? « Parce que nous avons un corps ! Et, que nous le voulions ou non, que nous l’aimions ou non, nous n’avons pas d’autre choix que de faire avec lui toute notre vie », répond Charles Bensusen, enseignant de yoga. Pratiquer asana (les postures) et pranayama (les exercices de respiration) permet de faire du corps un allié sur ce chemin de libération, en le renforçant, en l’assouplissant, en apprenant à en connaître les potentialités et les véritables limites…

S’ils sont souvent tout ce que le grand public connaît du yoga, asana et pranayama n’en sont que deux des huit piliers définis dans les Yoga-Sutras de Patañjali, texte fondateur du yoga. Les autres sont yama (cinq principes qui éclairent le rapport aux autres), niyama (cinq principes posés dans le rapport à soi), pratyahara (la maîtrise des sens), dharana (la concentration), dhyana (la méditation) et samadhi (l’état final d’unité). Résumer le yoga à la seule pratique des postures revient donc à dénaturer cette philosophie pour en faire tout au plus une gymnastique joliment exotique…

Pour autant, vouloir s’approprier les principes de yama et de niyama comme autant de règles de conduite auxquelles se soumettre ne serait pas plus juste. « Ce serait même tout à fait contre l’esprit du yoga, qui repose sur le lâcher-prise », ajoute Charles Bensusen, pour qui « ces principes ne doivent pas être considérés comme des règles religieuses, mais comme la nature intrinsèque d’une personne pratiquant le yoga ».

Le véritable esprit du yoga

Autrement dit, c’est dans la pratique régulière, assidue, approfondie que nous expérimentons, avec nos sens, le fondement de ces principes. Ainsi, et pour utiliser une formule qui pourrait être un aphorisme de yogis, la pratique n’est pas tout le yoga, mais pratiquer, c’est tout. « Mais cette pratique, précise Charles Bensusen, peut ne pas être asana : une méditation, une marche… l’essentiel est qu’il s’agisse d’une pratique faite de manière régulière et avec concentration, dans laquelle, peu à peu, l’on verra s’exprimer ces principes. »

C’est cela, vivre selon l’esprit du yoga.

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L’Ahimsa : la non-violence

La non-violence, c’est refuser de faire violence au réel en voulant le changer. C’est aimer ce qui est. Si, dans la pratique, ma hanche ne veut pas s’ouvrir, je ne la force pas, c’est ainsi. Ou, si je vis une relation compliquée, me crisper face à l’autre ne facilitera pas notre échange, je dois trouver une autre solution… L’objectif est de traverser les difficultés avec plus de lâcher-prise. Le yoga nous y aide via la respiration : le souffle permet de passer les postures sans forcer. Le défi reste de savoir si je me fais réellement violence dans cette posture ou si ce n’est qu’une peur. Dans la pratique du yoga, ce doute justifie la présence du guide, qui nous aide à trouver notre justesse.

« Satya » : la vérité, l’authenticité

Il ne s’agit pas de trouver une vérité absolue, mais de cerner à chaque instant sa propre vérité, son authenticité. Le problème est que notre ego interfère avec celle-ci ; dans la représentation permanente, nous nous soucions de montrer nos talents, nos capacités, et de cacher nos fragilités. Comment parvenir à distinguer ce que l’on se raconte de ce qui est ? En pratiquant. Où l’on verra que l’on ne peut pas se mentir longtemps dans la posture si l’on veut la faire correctement… Mais aussi, au quotidien, en étudiant ce qui se passe en nous lorsque nous parlons ou agissons : est-ce que cela nous nourrit ou n’est-ce que du faux, du vide, de la représentation ?

« Asteya » : ne pas voler

Cela ne s’applique pas qu’au vol de biens matériels ; c’est refuser de s’approprier ce que l’on ne peut pas posséder. Les idées d’autrui, mais aussi les idées générales : asteya invite à penser par soi-même, à faire confiance à ses propres idées, et à ce que l’on est et possède en soi. Dans la pratique, c’est ne pas vouloir passer une posture avant que la précédente ne soit tout à fait maîtrisée. C’est donc commencer par savourer la posture que l’on maîtrise… Autrement dit, c’est avoir la grâce de ne pas vouloir ce pour quoi nous ne sommes pas encore prêts.

« Brahmacharya » : la modération

Ce yama a parfois été interprété comme un appel à l’abstinence sexuelle. En réalité, il n’est question de s’imposer ni la chasteté ni même aucune forme de frustration, mais de viser un certain contrôle de son attention et de son énergie. Si je me promène dans la rue, je ne regarde pas les vitrines en quête de ce que je n’ai pas et qui me manque : je me promène avec « ma » plénitude. Quand notre énergie aurait tendance à se dépenser inutilement en papillonnant, en voulant tout et trop, il s’agit de la canaliser en la ramenant sans cesse à soi, à ce que l’on est, à ce que l’on a. Dans la pratique, cette maîtrise passe par celle du regard (drishti), toujours très précisément orienté et immobile.

« Aparigraha » : le non-attachement

Ce yama invite à adopter une posture de détachement à l’égard de ses pensées, de ses émotions, des choses… C’est savoir les lâcher après les avoir acquises. Ce mouvement d’acquisition puis de perte est le mouvement même de la respiration : inspirer, c’est être prêt à tout prendre, à tout accepter, à se nourrir de tout ; expirer, c’est être prêt à tout rendre, à tout donner – jusqu’au dernier souffle.

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« Sauca » : La propreté, la pureté

Sauca fait d’abord référence à la propreté du corps, extérieure et intérieure : asana et pranayama ont des effets de détoxification et de nettoyage des organes. Cette propreté est également mentale, émotionnelle : dans la pratique, il s’agit de faire le ménage en soi, grâce à la concentration sur le souffle, mais aussi grâce à une rigueur imposée par les postures et leur enchaînement. Ce qui est d’abord un effort – d’alignement, de maintien dans une posture, de concentration – devient une façon d’être et l’accès à une certaine épure : il s’agit de se débarrasser du superflu.

« Samtosa » : le consentement

Patañjali a écrit que « le plus grand bonheur réside dans le contentement de soi ». Nulle question de fierté ou d’orgueil, bien au contraire, samtosa est un appel à la modestie qui consiste à savoir se réjouir de ce que l’on est. C’est baigner dans l’acceptation et, plus encore, dans la joie de cette acceptation. C’est ne pas ressentir de manque. La pratique y aide en incitant à trouver du plaisir dans la posture, à la savourer – aussi difficile soit-elle.

« Tapas » : la persévérance

Tapas est le feu présent au cœur de toute action difficile, mais aussi le feu nécessaire pour rester dans sa vérité : ce niyama invite à ne pas renoncer à sa vérité, à rester fidèle à soi, à ce qui nous est cher, non à ce que les autres nous imposent. C’est l’un des apprentissages évidents de la pratique régulière et assidue : elle enseigne la persévérance. Mais encore faut-il savoir où est sa vérité. Dans la pratique, cela passe par le retour incessant au souffle, à ce qui est, à ses appuis dans le sol, à ses acquis solides.

« Svadhyaya » : l’autoanalyse

Toute activité qui favorise l’étude de soi, l’examen de son comportement, de ses émotions et de ses pensées relève de svadhyaya. C’est donc tout aussi bien savoir prêter attention à ce que l’on ressent et pense durant la pratique, que lire, étudier, se nourrir d’expériences rapportées par d’autres et qui trouvent un écho en nous. Mais il s’agit moins d’une quête que d’une posture intérieure ; lorsque nous sommes dans cette attention à ce qui se passe en nous, les livres ou les rencontres nourrissantes viennent à nous, plus que nous les choisissons. L’écoute de soi engendre une écoute plus largement ouverte sur l’extérieur.

« Isvarapranidhana » : l’abandon au divin

À force de persévérance (tapas) et d’autoanalyse (svadhyaya), la pratique amène à prendre conscience que nos actions, nos postures ne sont pas que « moi », qu’elles sont une expérience spirituelle du lien entre « moi » et « Dieu » – que l’on l’appelle également le mystère, la nature ou le grand tout, selon ses convictions. La pratique est une offrande, et non pas un cadeau égoïstement conservé et admiré ; ce niyama invite à ne pas rester attaché à sa « performance » physique, à son corps, en se reliant à plus grand. C’est le sens même du yoga : se sentir « uni », aussi bien à l’intérieur de soi qu’avec le tout, autour de soi. Et c’est la voie de la libération.